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Québec risque « un autre Oka » avec le régime forestier

Publié par David Rémillard, Radio Canada, le 14 mars 2025

Plusieurs Premières Nations du Québec réclament la suspension immédiate de la modernisation « opaque et unilatérale » du régime forestier menée par le gouvernement Legault. Craignant d’être « dépossédés » de leurs droits ancestraux dans les forêts québécoises, elles encouragent la province à refaire ses devoirs si elle veut « soutenir la paix sociale ».

La tension monte entre Québec et plusieurs communautés autochtones.

Après avoir clairement témoigné de leur indignation face au nouveau régime forestier préparé par le ministère des Ressources naturelles et des Forêts (MRNF), des chefs se disent maintenant prêts à augmenter la pression.

S’il ne veut pas d’un autre Oka, le gouvernement du Québec devra prendre les Premières Nations au sérieux, prévient Lucien Wabanonik, chef de la Nation anishnabe du Lac-Simon, en entrevue avec Radio-Canada.

L’exemple n’est pas banal.

En 1990, les Mohawks de Kanesatake avaient lancé un mouvement de résistance contre un projet de développement résidentiel prévu sur des terres revendiquées par la Première Nation, dont un cimetière autochtone.

Il s’en est suivi 78 jours de confrontation, des barricades, deux morts, des affrontements entre les Warriors mohawks et la Sûreté du Québec, puis l’intervention de l’armée canadienne.

Le chef Wabanonik est pleinement conscient de la force et de la portée de ses propos en faisant allusion à ce moment historique, connu sous le nom de crise d’Oka. Ce n’est pas notre souhait du tout, insiste-t-il au sujet d’une résistance autochtone. Ce serait notre dernier, dernier recours.

Il assume néanmoins ses mots et maintient que des gestes d’opposition pourraient être posés dans le cadre de la réforme du régime forestier, surtout si le gouvernement Legault n’engage pas de pourparlers de bonne foi avec les Premières Nations.

Si la CAQ refuse de nous entendre, c’est la seule option qui va nous rester. […] Plusieurs chefs me disent que des actions fortes doivent être envisagées.

Une citation de Lucien Wabanonik, chef de la Nation anishnabe du Lac-Simon

 

Colère et désabusement

Jérôme Bacon St-Onge, vice-chef de la communauté innue de Pessamit, témoigne pour sa part d’une colère dans les rangs autochtones.

Depuis 10 ans, dit-il au téléphone, les relations avec le gouvernement du Québec sont difficiles dans plusieurs dossiers. Le régime forestier en est un, mais il y a aussi la question des aires protégées, de la protection du territoire et du caribou, une espèce en péril pour laquelle les Innus ont un attachement culturel profond.

On a fait des pressions médiatiques, on a fait des pressions politiques. […] On a tout essayé. Ayant personnellement peu d’appétit pour les conflits et prônant d’ordinaire le dialogue, M. Bacon St-Onge évoque une certaine tension au sein de sa communauté.

Dans le cas du régime forestier, il déplore que les Premières Nations soient mises devant le fait accompli.

On ne peut pas écarter le fait qu’il faudra faire d’autres types de manifestations de colère. […] On est rendu à un certain stade [de mécontentement].

Une citation deJérôme Bacon St-Onge, vice-chef de la communauté innue de Pessamit

Dépossédés

Les Autochtones ont fait partie des quelques groupes invités à voir les grandes orientations de la réforme du régime forestier élaborée par Québec, lors de rencontres confidentielles organisées par le MRNF l’automne dernier.

Les Premières Nations en sont sorties estomaquées.

Québec nous enlève nos droits pour les octroyer à l’industrie forestière, ont tonné une vingtaine de chefs dans une lettre envoyée à la ministre Maïtée Blanchette Vézina, en décembre, quelques jours après la présentation ministérielle.

Les Premières Nations en ont particulièrement contre le concept de zonage forestier que souhaiterait instaurer le MRNF. Selon elles, près de 25 % des forêts publiques, et peut-être encore davantage, seraient réservées exclusivement à la production de bois.

Vous ne pouvez pas partitionner le territoire pour nous déposséder d’une partie de nos terres et les offrir à l’industrie, tranchaient les chefs signataires, rejetant catégoriquement les propositions de Québec. Selon eux, tous les Québécoises et les Québécois devraient se sentir concernés par cette mesure.

En plus du zonage forestier, la réforme remettrait la planification de la récolte forestière entre les mains de l’industrie, comme c’était le cas avant la dernière modernisation du régime, en 2013.

En confiant cette tâche à des aménagistes indépendants du gouvernement, les chefs craignent que Québec ne veuille se déresponsabiliser et se soustraire à ses obligations constitutionnelles de consultation envers les Premières Nations.

On n’a pas le choix de réagir. […] Ils ne pourront pas ignorer nos droits.

Une citation deLucien Wabanonik, chef de la Nation anishnabe du Lac-Simon

Les Autochtones ne veulent pas seulement être pris en compte, ils souhaitent participer conjointement à la modernisation du régime forestier et que certaines de leurs revendications soient intégrées au projet de loi.

En tant que gardiens du territoire, ils estiment que le savoir ancestral a sa place afin d’assurer un équilibre entre la récolte industrielle et le maintien de la biodiversité. Pour l’heure, les Premières Nations ont l’impression que seule l’industrie forestière a été entendue.

Elles ne sont pas les seules, alors que les grandes centrales syndicales et de nombreux scientifiques ont aussi fait part de leur déception devant les orientations du MRNF. L’empressement et le caractère secret de la réforme ont aussi dérangé plusieurs intervenants.

Lettre à François Legault

Insatisfaits des réponses fournies par la ministre Blanchette Vézina depuis, et ce, malgré des rencontres tenues au cours des dernières semaines, 16 chefs autochtones ont fait parvenir une nouvelle lettre au gouvernement, cette fois directement au premier ministre François Legault.

Le futur de l’aménagement des forêts sur nos territoires ancestraux ne peut être déterminé dans le cadre d’une réforme législative opaque et unilatérale du régime forestier, déclarent-ils dans la correspondance envoyée la semaine dernière et dont Radio-Canada a obtenu une copie.

Innus, Mohawks, Atikamekw, Anishnabes, Hurons-Wendat, Abénakis et Mi’kmaq y sont tous représentés.

La missive réclame la suspension du dépôt du projet de loi de réforme du régime forestier et la création d’une instance de concertation permanente de haut niveau de gouvernement à gouvernement.

Les représentants autochtones demandent également une rencontre avec M. Legault.

Selon Lucien Wabanonik, le cabinet du premier ministre n’a pas encore répondu à leur proposition.

Ça peut mener loin

Au-delà du contenu de la réforme, les Premières Nations en ont contre le processus et l’attitude de Québec.

Pour nous, il est clair qu’on n’est pas dans un processus de consultation [de Nation à Nation], déplore Jonathan Gill-Verreault, vice-chef des Innus de Mashteuiatsh.

Il soutient que des décisions récentes des tribunaux ont donné raison aux Premières Nations et rappelé au Québec ses obligations constitutionnelles envers les peuples autochtones.

Dans le moment présent, on n’est pas là. On se prépare à moderniser le régime sans prendre en compte réellement nos droits et nos préoccupations, tranche M. Gill-Verreault, qui laisse entendre que la voie judiciaire pourrait être encore envisagée.

Le représentant innu est d’avis que le cas du régime forestier a le potentiel de fédérer les forces autochtones aux quatre coins de la province. Pour nous, le territoire, la forêt, c’est le fondement de notre identité, dit-il. Les Premières Nations sont solidaires par rapport à ça.

L’industrie forestière, poursuit-il, représente l’activité économique qui a le plus d’impacts sur nos pratiques traditionnelles. Les gens commencent à être tannés de voir ce développement-là se faire sans tenir compte de nos droits sur le territoire, rapporte-t-il.

S’il y a un enjeu sur lequel il y a une mobilisation au sein des Premières Nations, c’est vraiment par rapport au territoire. C’est un élément qui nous rassemble tous.

Une citation deJonathan Gill-Verreault, vice-chef des Innus de Mashteuiatsh

Si la ministre ne vient pas rétablir un cadre de discussion, Jonathan Gill-Verreault entrevoit lui aussi une augmentation des tensions.

Oui, ça peut mener très loin, ces enjeux-là, souligne-t-il. Je ne sais pas où ça peut nous mener, mais je peux vous dire que l’ensemble des communautés va être solidaire.

Pour l’heure, M. Gill-Verreault croit encore au « dialogue ». Les choses peuvent s’arranger et c’est important, je pense, que la ministre Blanchette Vézina en soit consciente, et le premier ministre.

Québec se défend

Le gouvernement Legault se défend d’ignorer les Premières Nations.

Le processus de modernisation du régime forestier s’est mis en branle il y a maintenant un an avec les Tables de réflexion sur l’avenir de la forêt. […] De leur côté, les communautés autochtones ont eu l’occasion de se faire entendre dans le cadre de séances tenues sous le thème de Partenariat autochtone, a réagi le cabinet de la ministre Maïtée Blanchette Vézina.

Le MRNF, poursuit son attachée de presse, a rencontré plus de 100 participants des communautés en février, mars et avril 2024, pour un total de 22 communautés consultées.

Le cabinet de la ministre soutient que des rencontres, en présence de Mme Blanchette Vézina, ont eu lieu en janvier et en février. Le nouveau régime forestier est essentiel afin de protéger le tissu économique de nos régions et se fera en tout respect des droits des Premières Nations, promet-on.

L’ensemble de ces démarches n’a cependant pas convaincu les Autochtones de la bonne volonté du gouvernement.

Le cabinet de Mme Blanchette Vézina n’a pas donné d’échéancier pour le dépôt du projet de loi encadrant la réforme. Il sera déposé en temps et lieu, selon son cabinet. Aux dernières nouvelles, la ministre souhaitait le faire cet hiver.

Source : https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/2146116/premieres-nations-foret-quebec-gouvernement